Par Ivan Denis Cormier
Photos, Marylène Cacaud, Alain Pelletier

L’édition 2019 de ce festival d’Anglet qui nous est cher commençait jeudi 19 septembre sur les chapeaux de roue : à la dernière minute, en raison de l’affluence, il fallait délocaliser le concert prévu pour la plus petite salle du Théâtre Quintaou dans la plus grande. Transfert réussi sans stress apparent ; une direction du Théâtre accommodante, des techniciens efficaces, disponibles, des organisateurs chaleureux, des bénévoles souriants… cette générosité ambiante transparait aussi dans la programmation. Action Jazz est fier de s’associer à ARCAD et d’aider à diffuser largement cet événement. Qu’il nous soit permis d’exprimer ici notre soutien et notre profond attachement à ce festival annuel.

En dépit du peu de visibilité des quelques affiches municipales disséminées sur le territoire, les invitations lancées à la population avaient fait mouche : on voit rarement un public aussi nombreux et divers (la gratuité y est sans doute pour quelque chose) mais surtout aussi enthousiaste pour un concert d’ouverture (la programmation du groupe A Polylogue from Sila n’y est pas étrangère). Ces jeunes sont de vrais pros, ont du cœur, du talent et savent mobiliser l’énergie des spectateurs à bon escient.

Polylogue of Sila © Photo Marylène Cacaud)

Jazzy, funky, mâtiné de Soul, RnB, hip-hop et autres musiques actuelles, leur répertoire est original à une exception près (Too High de Stevie Wonder fort bien ré-arrangé). Mention spéciale pour le bassiste, Kevin Bucquet, qui produit également des infra-basses au Moog, et le guitariste, Hugo Valantin, qui a de toute évidence plus de six cordes à son arc. Leur rôle déterminant pour équilibrer le son global et l’architecture assure une grande partie du succès de ce projet. Kevin Larriveau aux claviers et Romain Gratalon à la batterie font du bon boulot, tout comme la chanteuse Rebecca M’Boungou qui brille par sa justesse et par une sensualité sans excès. Sans doute n’a-t-elle pas l’accoutrement, le jeu de scène, la voix d’une Tina Turner —mais le charisme, elle l’a. Marquant les inflexions du rythme du bout des doigts, avec grâce et conviction, elle esquisse quelques pas de danse et manie les percussions pendant les chorus des autres. Belle cohésion, groove contagieux, interventions judicieuses de chacun, aucune ostentation, tout séduit. Final splendide : avec l’irruption sur scène de deux invités-surprise –KyekyeKu (originaire du Ghana) au chant et Fréderic Faure aux percussions– la puissance des rythmes est décuplée, la joie, les mimiques et la gestuelle d’un excellent chanteur visiblement habitué à faire le show électrisent le public, la salle entre en folie.

Le vendredi 20, beaucoup sont venus de loin pour voir et entendre deux formations phares.

Paul Lay © photo Alain Pelletier
Simon Tailleu, Isabel Sörling © photo Alain Pelletier

Le Paul Lay Trio avec Isabelle Sörling et Simon Tailleu présente “Deep Rivers”, des reprises de chansons américaines qui ont façonné la culture des tout premiers musiciens de jazz. Ce choix de thèmes populaires récurrents qui ont jalonné un siècle d’histoire, 1860-1960, principalement des folk-songs et spirituals écrits entre la guerre de Sécession et la première guerre mondiale, encourage la méditation et donne lieu à une réinterprétation magistrale. Le trio s’approprie cet héritage en disséquant les textes pour en extraire le sens profond, en enrichissant les mélodies et en extrapolant à partir des harmonies originelles.  Les nuances qu’introduit Paul Lay, que l’on connait pour son extrême délicatesse et son aptitude à rendre n’importe quel morceau délectable en l’enrichissant d’accords de son cru, sont captivantes. Le toucher et le swing de cet artiste pétri de tradition mais également très moderne dans sa façon de contraster les attaques, les différentes parties du discours, sans jamais surjouer les notes faibles et accentuées, sa façon de plaquer l’accord ou d’égrener l’arpège, la place qu’il laisse à ses partenaires, tout cela ravit l’auditeur. Face à lui, la merveilleuse Isabelle Sörling, avec sa sensibilité à fleur de peau, sa tessiture et son registre étendus, ses changements de timbre, sa dynamique. Reconnaissable entre mille, sa voix véhicule une variété d’émotions avec une rare intensité. Son contrôle total de la colonne d’air lui permet d’exprimer la bonne humeur, la joie, le spleen, l’amertume, la rage et le désespoir… Une justesse incroyable l’autorise à enjamber les intervalles les plus audacieux. Les réminiscences de folk irlandais démontrent qu’elle est dans son élément. Quant à Simon Tailleu, éminent contrebassiste à la fois discret et omniprésent, il se fond dans ce moule qu’il émaille de magnifiques motifs rythmiques et mélodiques sans jamais empiéter sur le déroulement du récit et contribue à façonner l’identité du projet. Dans cette collaboration, on ressent instantanément le respect mutuel et l’empathie. Grandiose.

Julien Lourau © photo Alain Pelletier

Sur un tout autre registre, le duo Bojan Z au piano et Julien Lourau aux saxophones impressionne par son énergie, sa créativité, sa verve, sa rigueur. Difficile d’imaginer qu’il s’agit du même piano, car les attaques franches de Bojan et son utilisation plus fréquente de la totalité du clavier tranchent avec le toucher plus intimiste de son prédécesseur (il transforme même le cadre et le corps du piano en instruments de percussion tandis que Julien fait, lui, résonner les clés de son saxophone en évitant de produire des notes soufflées). Autre différence flagrante, Bojan va rarement retarder les notes saillantes pour plus de relief et n’utilise guère le rubato, privilégiant la régularité du tempo qu’il maintient fermement. Il préfère installer une « tournerie » lancinante avant de se libérer du carcan rythmique qu’il s’est imposé : il faut attendre la fin d’un morceau ou d’une de ses parties constitutives pour l’entendre nuancer, et là, ô surprise, il le fait parfaitement, conclut en douceur et entame un nouvel épisode avec toujours autant d’autorité et de précision. Bojan est une force de la nature, pas une brute : sa façon de faire entendre la mélodie tout en jouant les accords à la main droite et les basses à la main gauche est tout bonnement stupéfiante. Une indépendance totale et une grande diversité des rythmes rend l’ensemble passionnant. Une fois le thème exposé, bien calé sur cette rythmique implacable Julien Lourau a toute liberté pour improviser, ce qu’il fait avec un son chaleureux et un phrasé agile, respectant l’esprit de chaque composition ; les sources d’inspiration sont également diverses, certains effluves cubano-balkaniques et autres curiosités épicées dénotent au fil des morceaux un cosmopolitisme de bon aloi. Le public est tout ouïe, bien obligé, lorsque Bojan, cessant de jouer, appuie sur la pédale forte relâchant les étouffoirs : les seules notes de Julien font alors entrer en résonance toutes les harmoniques du piano. De nombreux instants de grâce et quelques-uns de recueillement. Trop fort !

Thierry Eliez © photo Alain Pelletier
Ivan Gélugne, André Ceccarelli © photo Alain Pelletier

La soirée du samedi 21 débute avec Thierry Eliez, André Ceccarelli et Ivan Gélugne. Royal d’aisance et de générosité, ce trio exalte la fraîcheur et le bon goût, l’instantanéité et la sincérité –le voilà, l’élixird’éternelle jeunesse de Dédé–une musique lumineuse, élégante et percutante, à même de toucher des néophytes, les saveurs du rock et du classique n’étant jamais totalement absentes. Les connaisseurs, eux, sont depuis longtemps convaincus de la polyvalence de ces artistes aux multiples récompenses. Inutile de résister, laissons-nous juste transporter par ce kaléidoscope musical. Les crescendos, les spectaculaires trouvailles rythmiques, mélodiques et harmoniques font délicieusement vibrer les tympans et frémir les extrémités. Brillant pianiste, Thierry Eliez incarne aussi la convivialité.  Non seulement sa joie de vivre s’entend, elle est communicative.

Diego Imbert septet © photo Alain Pelletier

Le 7tet de Diego Imbert a tout du all-star-band. Des compositions exigeantes, des arrangements au cordeau destinés à l’une des meilleures sections de cuivres qui soient, Quentin Ghomani à la trompette et Bastien Ballaz, virtuose du trombone, ainsi qu’aux formidables saxophones de Pierrick Pedron (alto) et David El Malek (ténor). Dans les chorus, ils s’appuient sur le soutien indéfectible de la rythmique et du claviériste Pierre-Alain Goualch. L’esthétique se veut « urbaine ». Souvent, cela commence par la répétition de motifs à la basse électrique, en particulier sur une succession d’accords mineurs 7 symbolisant sans doute la grisaille. J’imagine que le but est de planter un décor statique ou systématique que va s’appliquer à déconstruire l’excellent batteur Frank Agulhon en cassant la régularité et en modifiant la métrique. C’est évidemment très sérieux, hyper-solide. Mais malgré les formidables chorus de chacun, la cohésion de la rythmique, les prouesses des instruments à vent, la mayonnaise ne semblait pas prendre ce soir-là. J’en suis d’autant plus attristé que j’ai réécouté depuis, avec grand plaisir, A l’Ombre du Saule Pleureur et dans la foulée l’album Urban, tout à fait dans sa lignée. La technicité a-t-elle eu raison de l’humanité ? Les lignes de basse de Diego étaient-elles trop parfaites ? L’acoustique de la salle a-t-elle bridé la dynamique collective ? Certes, les harmonies très travaillées, les complexités rythmiques peuvent laisser froid ou dérouter, mais il n’est pas nécessaire de tout comprendre pour apprécier un projet dans sa globalité. Vivement la prochaine occasion de les entendre et de chasser ce regret en savourant pleinement la magie de ce groupe.

V.E.G.A © photo Alain Pelletier

Le dimanche 22, la pluie étant annoncée, les concerts du auront lieu dans cette même salle. Faute de pouvoir pique-niquer dans le parc de Baroja, le public est plutôt clairsemé à 13h30 lorsque débute le concert de VEGA. Cela dit, les spectateurs prêts à abréger leur repas dominical sont sûrement les plus curieux et les plus réceptifs. Le Théâtre se remplit peu à peu pendant que ces jeunes musiciens talentueux, très concentrés, jouent un jazz contemporain vif, agile, dense mais accessible. Félix Robin au vibraphone se fait le porte-parole de ce projet collectif. Paolo Chatet à la trompette et Mathis Polack aux saxophones, Louis Laville (cb) et Nicolas Girardi (dms) nous emmènent sur un parcours de montagnes russes propre à donner des frissons. La volonté d’innover est manifeste dans les compositions et dans les parties improvisées. Le son acidulé du sopranino retient l’attention, il convient bien aux phrases liées de Mathis et éclaire l’ensemble. Les harmonies savantes, les mises en place impeccables, tout ravit, tout est neuf et bien trouvé.

Yonathan Avishai trio

Le Yonathan Avishai Trio avec Yoni Zelnick à la contrebasse et Donald Kontomanou à la batterie va enchanter une salle bien remplie. Toute l’histoire du jazz est sollicitée, le piano tisse finement une toile qu’il remplit par petites touches et traits plus allongés tandis que Donald et Yoni en définissent la trame tout en ouvrant incroyablement l’espace. La maîtrise, l’anticipation et l’expérience de ces trois phénomènes est telle que le moindre détail nous émeut. La légèreté est presque irréelle, seul un tempo suggéré nous arrime au sol et garantit la solidité de l’édifice. C’est assurément un jazz contemporain unique. Sans violence, sans heurts, il évolue harmonieusement et donne une impression de naturel, de bienveillance, de profondeur. Une révélation.

Pascal Celma © photo Alain Pelletier
Cyprien Zeni © photo Alain Pelletier

Vu à Anglet il y a deux ans avec Offground Tag, le Toulousain Pascal Celma revient cette année avec Cyprien Zeni, un chanteur réunionnais qui va nous offrir un dessert à la Marvin Gaye. Human Songs, le petit dernier des projets du bassiste, compositeur et arrangeur, a pour but de nous faire décoller de notre siège et balancer tout notre corps, activant nos papilles avec quelques spécialités gustatives tout en nous réjouissant par sa bonne humeur. Les organisateurs ont en quelque sorte gardé cette brochette de musiciens qui « groove » tout au long de sa prestation pour la bonne bouche, après un menu copieux étalé sur quatre jours. L’année dernière, un final bien festif, pas complètement jazz mais à même de satisfaire tout le monde, avait fait danser un public de tous âges venu se distraire au Parc de Baroja. Si la météo avait été clémente, ç’aurait encore été le cas cette année. Nous quittons Anglet en gardant en tête les riffs incisifs de Pascal Celma combinant funk, soul et jazz, les soli pleins d’ardeur de Tom Carrière aux claviers et la décontraction affichée de Frédéric Petitprez à la batterie. Nous reviendrons, promis !

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