Jabfung – In Real Life

LUIS DENIZ : Sax Alto
ADAM O’fARRILL : Trompette
RAFAEL ZALDIVAR : Piano
JULIAN ANDERSON-BOWES : Contrebasse, Basse
ANTHONY FUNG : Batterie
Deuxième album de cet ensemble né à Toronto, mené par le bassiste, très actif sur la scène canadienne, et le batteur, installé à Los Angeles, qui s’est produit avec Herbie Hancock, Chris Potter, Wayne Shorter, Joe Lovano… Ils ont formé un quartet avec deux Cubano-Canadiens réputés, au saxophone et au piano.
À l’occasion de ce disque, ils invitent le talentueux trompettiste de Brooklyn, profitant de son imagination débordante et de sa maîtrise absolue de son instrument, tant il semble avoir toujours joué avec eux. Il est vrai qu’ils se connaissent depuis leurs premières années de formation…
Enregistré après une tournée, le quartet est bien rodé et, avec l’ajout naturel du trompettiste, il nous offre une musique ancrée dans la modernité, interactive, énergique et spontanée, forte de leurs racines musicales communes.
Les compositions des deux leaders, finement construites, pleines de swing, de groove et de sens, laissent une large place à l’improvisation, notamment à de nombreux échanges passionnants entre l’alto et la trompette. Rien ne laisse deviner que tout a été bouclé en deux jours de studio, dans une telle urgence et avec une telle facilité (apparente) que l’on s’attendrait presque à des applaudissements à la fin de chaque morceau ! Exemple d’une connivence immédiate, d’une écoute attentive et d’un sens de la réplique juste, dans l’instant. On connaît la fougue et l’autorité affirmées d’Adam ; on découvre que Luis est à la hauteur de son partenaire : volubile, malicieux, assumant un héritage bop (be-bop et hard bop) qu’il décline dans le présent d’une musique en continuel devenir.
Le pianiste n’est pas en reste. Formé sur l’île caribéenne de Cuba, il apporte un balancement qui relie les instruments dans une architecture subtile faite de rythmes et d’harmonies, ancrant les échappées libres dans une construction commune et ouvrant des perspectives d’exploration par de fins voicings aux textures inattendues, avec une façon de faire parler les silences qui fait respirer la tension permanente, tangible tout au long de l’album.
Une tension qu’entretient la section rythmique, en complète communion ; la batterie creuse des galeries où s’engouffre la puissance du band, tandis que la solidité de la basse demeure un repère constant pour ne jamais se perdre dans les méandres des extrapolations vagabondes des aventureux solistes. Son jeu, posé mais original, possède un son personnel qu’il adapte aussi bien à la basse acoustique qu’à l’électrique, jusqu’à faire parfois se confondre les deux instruments.
Le thème général de l’album, à l’instar du graphisme de la jaquette, est une réflexion sur l’interconnexion moderne exacerbée… et sur la solitude qu’elle tend trop souvent à générer. L’image représente une ville holographique formée de gouttes d’eau, en surimpression sur un sobre paysage d’où se détache un homme seul.
Le titre le plus marquant, Methadone for Doomscrolling, évoque le flot incessant d’informations de toutes sortes caractéristique de notre époque, auquel répond la musique par un mélange d’anxiété et de lucidité, dans une succession rapide et continue de motifs rythmiques imbriqués créant un mouvement en spirale teinté d’inquiétude. La trompette parcourt fébrilement cette construction en expansion pendant que l’alto remet en question les phrases musicales émergentes, tandis que la section rythmique et le piano tissent un canevas fait de stabilité précaire et d’instabilité évidente, comme un corps blessé avançant à cloche-pied… Reflet d’une hyperconnexion moderne produisant un épuisement émotionnel… Puis, peu à peu, l’humanisme reprend le dessus ; le rythme se stabilise enfin, des phrases lyriques apparaissent comme des éclaircies dans un paysage sombre saturé de bruits parasites. Réponse à cette question : comment maintenir les liens dans un monde en mutation ?
Un disque non seulement plaisant musicalement, mais aussi engagé dans une réflexion actuelle sur la difficulté de penser face aux bruits incessants de certitudes imposées, souvent sans fondement réel.
Un début de réponse se fait jour dans ce disque, qui demande une écoute attentive plutôt qu’un simple survol ou une diffusion en musique d’ambiance, par l’effort d’entente et de collaboration, sans esprit de compétitivité.
Plus qu’un disque de jazz contemporain transformant l’improvisation collective en compréhension mutuelle, le groupe propose une méditation sur la présence et la relation humaine dans un contexte dominé par les médias et la technologie.
Une voix de réflexion qui dépasse la seule beauté du disque et persiste bien après la dernière note.
Autoproduit
Par : Alain Fleche



















