Bruno Laurent joue Charlie Haden – Keep playing !

Bruno Laurent, contrebasse

Keep playing ! Bruno Laurent joue Charlie Haden, le nouvel enregistrement de Bruno Laurent est sorti en 2025 sous le label Cdscrunch06 !

Les hommages à ce pilier du jazz contemporain que fut Charlie Haden depuis sa disparition en 2014 ont été nombreux, tant l’héritage qu’il a laissé demeure profondément enraciné dans le cœur des musiciens. On pourra citer par exemple le Tribute to Charlie Haden (Trebim Music, 2017) de Diego Imbert, en compagnie du pianiste Enrico Pieranunzi (qui a enregistré quatre albums avec Charlie Haden) et André Ceccarelli à la batterie, ou la recente sortie de Liberation Songs (Self Two Music, 2025) de Stéphane Kerecki dans la veine d’un jazz engagé héritier du Liberation Music Orchestra fondé par Charlie Haden en 1970.

Bruno Laurent, passé par le Conservatoire de Bordeaux dont il est sorti en 1996, a joué dans des contextes variés avec un vif intérêt pour l’expérimentation, touchant aussi bien au classique qu’à la musique contemporaine ou à l’improvisation. Il est notamment présent au sein du trio Les Tortubes avec Philippe Laval « compositeur, guitariste, improvisateur, joueur de paroles, et poète » (lequel a signé la maquette du disque de Bruno), et le batteur Roland Bourbon. Ensemble ils ont publié Chansons Déjantées (2023), et Ça va pas tenir debout tout seul (2025). Ils jouent, ce n’est pas peu dire, avec les mots comme avec les notes, un répertoire revigorant de textes libertaires et libérateurs que j’ai eu le bonheur de vivre l’an dernier en concert privé à Libourne.

Un album de contrebasse solo, Bruno Laurent n’en est pas à son coup d’essai, c’est même un exercice qu’il affectionne, ayant déjà à son actif deux albums du genre, Pop Song (2005) et Inox Erable (2019). Il nous propose avec ce nouvel opus une relecture personnelle de compositions écrites par Charlie Haden, huit titres sur les treize que comporte l’album, complétés d’une sélection d’arrangements personnels à partir des compositions de Miles Davis, Carlos Paredes, Bob Dylan, Paul Motian ou encore Ornette Coleman. Bruno Laurent, très inspiré par le contrebassiste, s’est récemment produit sur la scène de l’Impromptu à Bordeaux le 7 février dernier Autour de Charlie Haden en compagnie de Didier Frébœuf au piano et Philippe Laval à la guitare (chronique sur https://lagazettebleuedactionjazz.fr/bruno-laurent-didier-freboeuf-philippe-laval/ . Par Anne Maurellet, photo Alain Pelletier).    

Les premières notes, basses grondantes qui parlent aux tréfonds de l’être, ressenties avant d’être entendues, effacent toute sorte de doute. Une valse voyage qui emporte, envolées lyriques : les notes de ‟La Pasionariaˮ révèlent la finesse du toucher de Bruno et laissent présager de beaux moments à venir. L’évocation de cette figure de la guerre d’Espagne, Dolorès Ibárruri Gómez, héroïne évoquée par le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden, en appelle aux désirs d’absolu.

Cette contrebasse entre les doigts de Bruno sait tout dire, la gravité ancrée dans les profondeurs de l’âme comme les cascades envolées dans ‟For Turyaˮ. Elle peut passer du dénuement extrême à l’explosion de couleurs sonores, elle impose son tempo, intransigeante, définitive, se tord de douleurs passées, cordes basses vibrées au son d’un grand orgue, souffle ténu de la vie. Sublime et foisonnant ‟Out of focusˮ, contrastant avec le minimaliste ‟Silenceˮ où même un froissement de l’air produit de l’émotion.

Les morceaux sont délibérément courts, deux à trois minutes, certains à peine une minute (‟Spiritualˮ) où pourtant tant de choses sont dites : l’essentiel. Les titres s’enchaînent mais sont tous uniques ; difficile de nommer des morceaux préférés tant l’ensemble est un assemblage finement composé, une palette de couleurs où chacune resplendit des complémentarités voisines.

Bruno fait la démonstration que cette contrebasse n’est pas simple accompagnatrice, elle vit. Elle caracole fulgurante, groove en blues (‟See you at pet tutti’sˮ), chante un poème épique en pas de deux, phrasés obstinés (‟Cheˮ). Les silences sont aussi des notes de musique dans l’envoûtant ‟Le voyageˮ de Paul Motian, et cet ultime morceau (‟Lonely womanˮ) où l’archet se joue des octaves, six minutes d’extase qui s’évanouit en coda du dernier souffle de vie. Le silence ensuite. Rien ne peut être dit avant de sortir lentement de l’état méditatif dans lequel cet album nous a plongé. Et l’envie de recommencer le voyage…

Ce disque est l’antidote de la musique au kilomètre, des plateformes pour lesquelles la musique n’est plus que du « contenu ». C’est au contraire un ralentisseur du temps, chaque note est un monde, un fil direct de la corde vibrée au réceptacle des émotions. Subrepticement au fur et à mesure des titres, le monde extérieur s’estompe nous laissant seul avec la musique, une définition possible du plaisir.

Par François Laroulandie

Label Cdscrunch06