Autour de Charlie Haden, L’Impromptu Bordeaux 7 février 2026

@ photo Alain Pelletier / archive

Bruno Laurent, contrebasse
Didier Fréboeuf, piano
Philippe Laval, guitare, guitare portugaise

1- Bruno Laurent – solo

C’est un son à résonance, profond et chantant, habité en quelque sorte. Ici,  Bruno Laurent fréquente les chemins rocailleux de la vie, ses accidents, la mémoire de la contrebasse, son histoire que Bruno actualise, interroge, qu’il longe et dont il s’éloigne  comme une gravité, une responsabilité. Alors, on se sent plein d’un récit, d’une esthétique.  Un bel artiste, c’est celui qui fouille, et déchiffre. Ces matins-là sont remplis de la nuit, des nuits. 

Bruno Laurent happe le silence pour attraper et continuer à faire entendre les thèmes de Charlie  Haden,  Out of focus, La Pasionaria, First,  une invitation au voyage où l’oreille s’agrandit, ouverte à l’immensité musicale. Les notes prennent le temps de s’étendre comme des lancers de filets dans l’air avec leur relief, les strates des années et  l’invention toujours actuelle. Bruno y balade No, no Thank’s no de Gainsbourg.

2- Bruno Laurent et Philippe Laval

Philippe Laval en apposant un ticket de métro (collector) détourne sa guitare. Les sons s’aiguisent, quelques baguettes métalliques plus loin, Philippe joue à attrape-moi,  I can’t stop loving you avec Bruno Laurent qui part à la suite sur des variations autour de Paint it, Black des Rolling Stones, toujours subtil, toujours inspiré, virtuose. 

Philippe prend sa guitare portugaise déjantant l’instrument, désaccorder pour s’accorder…Frisottements, grincements, cordes frôlées par un archet interrupteur, occasion pour Bruno de construire un swing à pas menus, sur lequel Philippe rebondit. 

@ photo Alain Pelletier / archive

3- Bruno Laurent, Didier Fréboeuf et Philippe Laval

Didier  Fréboeuf  se glisse dans le thème introduit par Bruno Laurent, la phrase immédiate, le plaisir du swing, un duo de pur bonheur, variations en dentelle, puis l’esquisse, juste l’essentiel. Délicieuse composition de Didier, Something.

Bruno s’incruste dans les espaces poétiques que modèle Didier, un puzzle, quelques notes parcimonieuses, un monde en développement progressif, par nappes successives et suggestives dans ce Morning song.

Avec un retour vers Charlie Haden, nous sommes bien là dans les profondeurs, les graves du clavier de Didier grondent doucement, une vie en soi, pour que s’y agrège le jeu obstiné de Bruno. Beauté de l’obscurité évoquée, richesse insoupçonnable, transfert des sons dans les eaux sombres, émotions livrées par ce Song for whales. L’archet crie lui aussi, puissance de la matière, ondes propagées à l’envie. Peut-être est-ce aussi une lamentation et une résistance. Exister, ainsi Exister, loin de toute surface ? Le son de Bruno Laurent jaillit dans les ténèbres restituant l’énigme des résonances, lieu métaphysique par excellence.

La guitare de Philippe Laval revient par des sons insolites, le piano de Didier Fréboeuf distribue quelques aigus, la contrebasse de Bruno Laurent songe, un moment de demi-éveil où les rêves trouvent encore une place, le chorus s’y reforme, élégant, une marche solennelle. Silence.

La précipitation en serait le maître mot pour débuter mais tout de suite les trois musiciens regardent dehors, là où l’étrangeté du monde peut être observée. Retour à la frénésie, aujourd’hui ? Folie, accélération, freinage, les cordes de la contrebasse tapent la cadence suivant cet Autobus frénétique.

Au thème de Spiritual de Charlie Haden, lentement exprimé par Bruno Laurent pour en retenir le jus, le piano de Didier Fréboeuf vient magnifier le swing, par approches circulaires, la guitare de Philippe Laval ébruitant  le tempo. Le piano en montées chromatiques insatiables , une voix à la Tom Waits sortie des cordes vocales de Philippe Laval…

Par Anne Maurellet