Sophia Domancich – Wishes

Sophia Domancich : Piano
Mark Helias : Contrebasse
Eric McPherson : Batterie
Retour de la ‘Dame’ dans son nouveau projet de ‘souhaits’ (c’est la bonne période), réalisés et à venir. Le premier de la liste était de rejouer avec Mark Helias avec lequel elle partagea l’enregistrement de ‘Courtepointe’ il y a une bonne décennie, mais en renonçant à Andrew Cyrille pour rencontrer Eric McPherson et profiter de la solide section rythmique qui a contribué à la réussite de nombreux albums outre-Atlantique (avec Anthony Braxton, Pharoah Sanders, Don Cherry, Greg Osby… ). Autant dire qu’ils connaissent le ‘job’, s’adaptent à tout ce qui peut les surprendre et font merveilles dans toutes les géométries.
Avec la pianiste, c’est l’occasion de se mettre au service d’une autre forme de beauté, toujours surprenante, d’une poésie qui se renouvelle à chaque instant de par ses racines ‘rock progressif’ (école de Canterbury), et jazz libertaire et libéré qu’elle a expérimenté aux USA et largement fait infuser dans toutes ses multiples expériences européennes. On a entendu Sophia en solo, en grand ensemble, mais il semblerait que la formule à trois lui sied naturellement afin d’exprimer son talent sans borne et imposer judicieusement sa patte originale dans la longue et foisonnante histoire du trio jazz, qu’elle actualise à chaque fois en laissant une empreinte personnelle riche d’originalité, en s’épanouissant comme une plante complexe et merveilleuse qui nécessite des conditions particulières optimales pour déployer toutes ses qualités. Et, une fois de plus, la magie du trio agit. Choix classique mais exigeant, pas de place pour se camoufler, faut jouer franc jeu, chaque temps compte, même et surtout ceux de silence. Question d’équilibre ! Ça, ils savent tous les trois le faire ! Il est vrai que l’art particulier de la pianiste demande un écrin à sa taille pour articuler en confiance l’éventail de ses capacités, suivre le cheminement sinueux des touches de pinceau qui finiront par révéler un tableau cohérent, coloré, en clair-obscurs et contrastes, où se chevauchent une architecture élaborée complexe et l’évasion constante des lignes à peine esquissées. Les américains veillent au grain, ni trop fin et se perdre, disparaître, ni trop épais à occuper tout le territoire. Leur savoir-faire magistral est ancré dans les racines du jazz et ses émotions diverses pour mieux s’affranchir de ses codes, modes et limites et exploser les formes d’un jeu de société dont les règles sont ré-inventées à chaque coup. Respect du cadre et improvisations audacieuses qui explosent le cadre devenu superflu, avant d’y revenir et permettre un autre développement.
Entre Sophia et Mark, c’est une vieille histoire de complicité, d’harmonie, de spiritualité qui unit parfois leur voix dans un même souffle où se mêlent timbres et sensibilités formant alors un nouveau son, unique. Eric s’immisce dans le dialogue avec la profondeur et la douceur d’un jeu discret et efficace. Il s’insère subrepticement dans l’échange et offre à l’ensemble de nouvelles voies à suivre, d’autres perspectives à découvrir et cela devient bel et bien un trio avec trois paroles distinctes réunies et soudées, créant un flux continu où chaque proposition de l’un alimente l’imaginaire des autres.
Les compositions formant suite sont pensées et écrites spécialement pour cette formation. On y retrouve l’univers onirique et poétique de Sophia, ses ralentis et fulgurances, les élans méditatifs et les rivières débordantes de notes pressées ou rêveuses, créant une palette de sentiments et d’émotions riches et denses dans une forme fluide et claire, soutenue de la perspicacité permanente de ses alter-ego.
Certains titres évoquent justement des souhaits intimes de la compositrice :
« l wish that l could wish and it will come true ». Langueur qui déborde du cœur animé d’une volonté farouche et irrépressible alimentée de ‘beat’ et de ‘drive’ encourageant la force de l’intention…
« It could be so simple ». Loin des complexitudes imposées du quotidien, se trouve le lâcher-prise. Poser les choses pour les détailler et révéler leur fatuité, les scories, poussières et points de vue qui masquent la vérité et la clarté du sujet…
« Universal Harmony ». Vœu pieu en ces temps de discordes, d’éclatement de valeurs détruites par la voracité de grands loups imposant la loi du plus fort au détriment d’une vie simple et paisible qui devrait être le lot de tous êtres humains.
« Free together » Ce n’est plus un souhait mais une décision actée, une attitude marquée, une résolution définitive, condition sine qua non de tout échange sincère. Elle sait de quoi elle parle, un choix indéfectible, convaincu, de tant d’expériences vécues qui l’ont enrichi…
« Come again ». Souhait entre amis, entre amants, signe d’un attachement défiant temps et espace. C’est aussi le souhait que nous formulons d’entendre à nouveau ce trio d’exception …
Tout ça teinté de la folie douce évocatrice du grand ‘Monk’ dont il est rendu hommage sur un titre complet « Elliot et Noah », dont la suite harmonique se situerait entre « Straight no Chaser » et « Little Rootie Tootie », évoquant les jeux spontanés, joyeux et lumineux que s’inventent les enfants, ensemble… D’ailleurs, Sophia, parsème son jeu, ici et là, de perles pas tout à fait rondes que faisait rouler le géant pianistique sous ses doigts de magicien facétieux.
Tous les trois savent que ce qu’ils peuvent offrir de plus beau est cette musique, fabriquée ensemble, en rêvant à d’autres souhaits… En retour, souhaitons les retrouver ensemble pour nous enchanter à nouveau !
Par Alain Fleche
Label PeeWee !
https://peewee1.bandcamp.com/album/sophia-domancich-wishes-hd









