Armel Dupas – Open Borders

[COUP DE CŒUR] Tout jeune, Armel Dupas s’est intéressé à diverses musiques, et particulièrement au jazz et à l’improvisation. Son parcours s’est ainsi tracé, enrichi de ses études au CNSM de Paris, ce qui lui a ouvert des portes essentielles. Musicien « multipistes » vite reconnu, il a en effet participé à nombre de concerts et tournées, souvent aux côtés de prestigieuses pointures parmi lesquelles Sandra Nkaké ou le Henri Texier Sky Dancers Sextet, et a même écrit pour le cinéma, notamment celui d’Arnaud Desplechin.

Brillant pianiste et compositeur inspiré, sa carrière est parsemée de pépites comme « Inner Island », de son groupe WaterBabies, vainqueur du Tremplin Rezzo Focal de Jazz à Vienne, ou encore « Upriver » en solo, sans oublier « A Night Walk » de son premier trio avec Mathieu Penot et Kenny Ruby, album propulsé par la célèbre tournée Jazz Migration entre 2017 et 2018.

L’originalité, la rencontre et le partage étant des mots forts pour lui, Armel Dupas lance alors en 2019 l’étonnante tournée « Home Piano Live », soit plus d’une centaine de concerts solo « chez l’habitant », à l’occasion de la sortie du délicieux « Broderies ». Hélas la terrible pandémie de 2020 mit fin à cette aventure, le pianiste, de retour dans sa chère région nantaise, lui donnant une suite généreuse inespérée, en proposant des émissions en direct sur sa chaine Youtube. Ne pas baisser les bras, s’adapter et résister !

Armel Dupas a ensuite formé un nouveau trio en 2022, avec Jules Billé (contrebasse) et Christophe Piot (batterie), l’occasion de la sortie de « Lookin’Up » puis de « Just the Beginning » l’année suivante, deux albums addictifs et d’humeur enjouée, soutenus par une trentaine de concerts en France et des millions de streamings à l’international. Fin 2024, le pianiste s’est habillé en Père Noël et nous a offert avec ses complices « Let It Snow, Let It Swing », un « Christmas album » au jazz souriant à la fête, les mélodies s’égrenant en une douzaine de boules scintillantes de swing, qu’on a ainsi pu accrocher au sapin.

Suite aux péripéties et aux moments douloureux de la crise sanitaire, la « convalescence spirituelle » qu’elle a induite a inspiré à Armel Dupas une réflexion plus intérieure, une méditation sur le monde, sur l’autre et sur lui-même. Soucieux de rompre les liens avec ce passé, il s’est élancé dans un nouveau voyage aux travers de « frontières ouvertes » qui l’a mené en divers lieux d’Europe. Tout d’abord au Danemark avec sa compagne, pour récupérer son piano de voyage « Una Corda » nommé Keybird, « aussi léger qu’un oiseau » dit son créateur, et dans divers autres pays où il effectuera une tournée de quatre mois munis de son nouvel instrument.

Véritable bo de ce « road trip », « Open Borders » sera enregistré dans la foulée, en solo avec le Keybird, au Peninsula Studio en à peine quelques heures, ce qui explique la fraicheur et la spontanéité de ses onze pièces, servies par la justesse du son que l’on doit à Jonathan Marcoz, Moritz Bintig et Julien Climent, et l’écoute de son ami pianiste Pierre Van de Walle.

Dès le début de « Les espoirs déçus », nous retrouvons la finesse du jeu d’Armel Dupas, une précision d’orfèvre mélancolique, en une épure sensorielle, qui libère sans limite l’émotion, comme le fera plus loin le magnifique « Les signes » qui tirerait des larmes à Erik Satie. Entre temps, l’agile et gambadeur morceau titre avait pris son ticket aller, pour tenter peut-être de répondre aux questions un soupçon néo-classique de « Le Dilemme ». Viendront ensuite quelques moments de tendresse passés avec les chats, au clair de lune ou jouant au jardin, des caresses musicales d’une grande délicatesse.

Armel Dupas est né en 1984 et nous explique qu’à ce titre, il appartient à la « Génération Y », alias les « Millennials ». Il avait dix ans quand est sorti le célèbre « MTV Unplugged in New York » du groupe Nirvana. Il confie avoir été bouleversé par la reprise de « Come As You Are », son morceau préféré, chanté par Kurt Cobain, avec Dave Grohl à la batterie, dont l’autobiographie l’inspire. C’est ce qui explique que « We Are The Millennials » commence par la même mélodie, ce qui fait de ce thème l’un des sommets de l’album, pour avoir su établir une telle passerelle émotive entre grunge, jazz et classique, réouvrant ainsi la frontière entre des styles à priori éloignés, comme le fit jadis Brad Mehldau en reprenant du Radiohead.

Manière de clore en douceur ce beau périple intime en célébrant le retour à la maison refuge, les dernières pièces de « Open Borders » achèvent la conquête de nos cœurs. La sérénité retrouvée grâce à « Home Together and Happy », l’inquiétude de « Sorry If I Hurt You », bien vite rassurée par un « Piano Joyeux » et l’espoir délicatement exprimé par le très beau « Peace On Earth ! », dont le vibrant message se joint à tant d’autres ces temps-ci. Puissent-ils un jour être entendus !

Par Dom Imonk

Jazz Family/Détonantes Productions

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