Stephen McCraven Quintet – Heritage

Stephen McCraven, batterie, percussions, voix, hambone
Ricky Ford, saxophone ténor, percussions, voix
Sulaiman Hakim, saxophone alto, percussions, wash board, roto-toms, voix
Lamine Sow, percussions, voix
Florent Allirot, contrebasse, percussions, voix
Clémence McCraven, voix
Paul Calais, flûte

Un voyage initiatique au cœur du jazz.

Heritage porte bien son nom : chaque note, chaque chorus des saxophones alto et ténor, chaque phrasé des percussions, pleines de la touffeur des nuits sans lune, respirent un siècle d’histoire du jazz, puisant aux sources de la révolte primale. Pulsations des premiers âges voyageant dans un univers avant-gardiste, Heritage est aussi un spiritual jazz qui vient de loin, qui parle aux sens un langage immédiat. Digne prolongement de l’esprit du Black Arts Movement, l’album a reçu la reconnaissance de Archie Shepp « This feels like Family Affair », et du Art Ensemble of Chicago : « …great work ! For 5 decades I’ve been mesmerized by your rythm-melodic interpretation of « The Pan African Pulse in Modern Drumming » (Famoudou Don Moye, percussioniste du groupe mythique de la Great Black Music fondé dans les années soixante aux Etats-Unis).

C’est libre, vif, assurément juste, là où il faut. Tout est là, contenu dans ces neuf titres, huit compositions originales et une reprise de Duke Ellington et Billy Straihorn, ‟Isfahanˮ. Puissance et retenue, profondeur et légèreté, énergie et subtilité, héritage et avant-garde, libre au sens littéral et d’évidence accessible. Deux saxophones, ténor et alto, portant haut le cri de la révolte, font face au duo rythmique, batterie et percussions, battements des entrailles de la terre. De leurs timbres a priori distants naît au contraire la complémentarité, reliée par une contrebasse généreuse. C’est un jazz qui parle aux sens, porté par un quintet hors norme rassemblant plusieurs décennies d’expérience commune du jazz.

Stephen McCraven (père du batteur Makaya McCraven, qui s’est produit en France l’an dernier et notamment au Rocher de Palmer) partage sa carrière entre Paris et les Etats-Unis. Il fut élève de Max Roach à l’Université du Massachusetts, batteur de Archie Shepp depuis plus de quatre décennies, s’est produit aux côtés de Sam Rivers, Yusef Lateef, Freddie Hubbard et bien d’autres.

Lamine Sow, d’origine guinéenne et sénégalaise,a débuté sa carrière au sein du Ballet Bougarabou fondé par son père en 1970. Collaborateur de Archie Shepp et Touré Kunda, son jeu puissant tisse des liens entre l’Afrique de ses racines et le jazz contemporain.

Sulaiman Hakim, a intégré le quintet de Max Roach à l’âge de vingt-deux ans, et collaboré notamment avec Luther Allison, Charles Mingus, Percy Sledge.

Ricky Ford, a rejoint le Duke Ellington Orchestra au début de sa carrière dans les années soixante-dix, et a collaboré notamment avec Charles Mingus, Lionel Hampton, ou encore Abdullah Ibrahim.

Florent Allirot, contrebassiste basé à Paris, a suivi une formation jazz et classique au Conservatoire de Boulogne-Billancourt, et s’est produit aussi bien avec Stephen McCraven ou au sein de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris.

Sont présents également sur cet enregistrement Clémence McCraven aux voix et Paul Calais, flûtiste enseignant au Conservatoire Nina Simone de Romainville en Seine-St-Denis, qui collabore à de nombreux projets.

Les toutes premières percussions ont été les mains, puis les mains frappant le corps. Ainsi s’ouvre l’album avec une composition de Sulaiman Hakim, ‟McCraven’s Walkˮ. Sans attendre après l’introduction de la contrebasse, c’est la puissance de la batterie et la pulsation des congas entre les mains expertes de Lamine Sow, l’unisson des saxes, ténor et alto, qui d’évidence impose son tempo, cet envoûtement immédiat qui transfigure les sens. La répétition rythmique ouvre l’espace aux chorus des saxes emportés vers les sommets ; ténor chavirant, rauque, vrillant en cris de désespoir, alto en lancinante plainte, cri primal apaisé par le retour de la contrebasse, retour aux sources de la musique, le corps, les mains. Les chorus virtuoses prolongent leurs dialogues magiques sur le thème en ostinato dans ‟Bantu Hunterˮ, et nous renvoient parfois aux transes chamaniques du grand Fela Kuti.

Surgissent des échos des parades de La Nouvelle Orléans dans ‟TNT (A Tennessee Tantalizer) ˮ, un air de fête invitant les corps, les percussions endiablées sous les frappes de Stephen McCraven et de Lamine Sow, un flamboyant solo de deux minutes !

Le cœur de l’âme africaine bat dans ‟Song of the Forest Boogarabooˮ, huit minutes qui nous plongent dans la nuit épaisse, feulements animaux, peaux effleurées, nuit mystérieuse délicieusement inquiétante d’où s’élève la flûte enchantée de Paul Calais. Et le chant. Ce chant langue de l’Afrique, celle des ancêtres arrachés à leurs racines, hommage à la mémoire. Cris de douleur ou d’extase du sax ténor de Ricky Ford, contrebasse rôdant, un jazz dont chaque note est empreinte de spiritualité. Magnifique morceau !

‟Pigalle Saleˮ c’est d’abord la contrebasse de Florent Allirot en cordes étirées, un solo majestueux. C’est l’approche des percussions, puis les saxophones, galopant côte à côte ou cavalier seul, une course de fond hypnotique.

‟Isfahanˮ ouvre une bienvenue parenthèse contemplative, avant le retour aux sonorités afro jazz de ‟Reggae 6ˮ, contrebasse en boucles sur lesquelles le sax ténor décidément très en verve sur ce titre, se lâche volontiers sous la férule d’une batterie enjouée. Festif en diable !

‟Wooley the Newtˮ : une rythmique entretenue, contrebasse et batterie, des saxophones débridés, transe ultime d’un jazz libre ponctué d’un thème typé rock.

‟Ni Fente Buluˮ referme cet album superbe, ode à l’Afrique des racines, chantées par Lamine Sow et reprises par le choeur, une intensité spirituelle, et ces percussions s’effaçant lentement dans la nuit.

Heritage, l’album à écouter, à vivre, tous sens en éveil, prêts pour le grand voyage…

Par François Laroulandie

℗ World McC Music

https://stephenmccraven.bandcamp.com/album/heritage-new-album