Franck Médioni « What Is Jazz ? »

Après la remarquable interview (« Le souffle Portal », chroniqué sur nos colonnes), le journaliste-écrivain Franck Médioni nous offre le bouquin de l’été,  plus de 500 pages foisonnantes, d’informations, de surprises, de gaîté, d’humeurs, de sentiments, d’émotions, et surtout de lucidité et de sincérité. 
Encore un livre sur le jazz ? Plutôt un livre sur la musique de jazz, vue de l’intérieur !
Singularité de l’auteur : il ne parle pas, il écoute !
En leur temps, Delaunay, Panassié, et bien d’autres ont donné leur point de vue, plus ou moins personnel, là, ce sont ceux qui font l’histoire qui la/se racontent.
Pas moins de 111 artistes, et non des moindres, prennent la parole pour (essayer de) définir cette musique en répondant à quelques questions pertinentes propres à cerner le sujet, à travers leur vécu et leurs expériences. 
De A à Z, on croise des noms qui nous sont familiers, dont les réponses souvent nous étonnent en ce qu’elles ne correspondent pas toujours à l’idée que l’on peut se faire des auteurs de ces réflexions intimes et dirigeantes, lesquelles, selon, parlent de lieu, de forme, de mémoire, de spiritualité, de politique, de son, de corps, de fragilité, de pulsations, de silence et débordements …
Né sur le sol américain de diverses influences, le jazz a essaimé à travers le monde et les générations, mélangeant sans cesse les cartes, sans jamais, pour autant, en perdre sa mémoire. Conclusion, on ne peut définir le jazz, c’est sa force, il se vit et continue à vivre des recherches incessantes qui le nourrissent et font vivre ceux qui leur donne leur vie, corps et âme. 
Selon Michel Portal : « Tous les musiciens de jazz sont des passeurs, passeurs entre anciens et modernes, entre sacré et profane, entre maîtrise et folie, entre spiritualité et combats… Le jazz ne répète rien. »
Les questions sont simples et communes à tous, les réponses se recoupent souvent selon l’age et la provenance pour les premières, ensuite, selon le parcours  et la sensibilité de chacun, certaines sont redondantes, d’autres, plus originales…

– Quels sont vos premiers souvenirs musicaux ?

Nombre d’artistes ont des parents musiciens ou écoutaient, peu ou prou, du jazz chez eux. Ensuite viennent les copains, les rencontres… Sont souvent cités Louis Armstrong, Charlie Parker, Ray Charles, James Brown, John Coltrane, Charles Mingus, Miles Davis, Sidney Bechet… Mais aussi, pour les plus jeunes, Soft Machine, Frank Zappa (chez qui l’on a entendu les frères Brecker, Shelly Manne, Ernie Watts…), Head Hunters, les Beatles…

– Quelles sont vos principales influences ?

Selon l’instrument de chacun, ce sont bien souvent les figures légendaires qui sont citées, sans grande surprise.

– Votre définition du swing ?

On parle de ternaire, de triolets, d’accentuation des temps (deuxième et quatrième), d’attaque juste après le temps, de découpage asymétrique du temps, d’un rythme flexible… Autant de procédés qui provoquent le mouvement, le désir de bouger, de danser…, mais aussi d’une qualité, d’un feeling. Beaucoup de musiques, hors jazz, peuvent swinguer : la musique classique (voir Michel Portal), la musique contemporaine, les musiques indiennes, orientales… Dans chaque culture existe la possibilité d’une oscillation collective. Le swing est partout ; le ressentir est une affaire de sensibilité et de culture.

C’est une impression d’aisance, un relâchement naturel, une façon de poser les notes, une articulation dans une élasticité du temps. Une élégance.

Il faut que ça « tourne », sans rapport avec la vélocité : c’est plutôt l’évolution du son, du timbre, qui crée le mouvement.Une forme d’insoumission à l’ordre par le déséquilibre.
Une sensation qui ne s’apprend pas, mais qui s’intériorise par l’écoute et la pratique.
« Si vous vous demandez ce qu’est le swing, c’est que vous ne le comprendrez jamais. » — Louis Armstrong.

– Qu’est-ce qu’être un leader ?

Un catalyseur d’énergie et de talents. Nécessaire pour lancer un projet, cependant, dans l’acte de jouer, le leader n’est pas indispensable, même s’il signe les compositions. Miles Davis, cité et admiré par tous ceux qui l’ont côtoyé (ils sont nombreux ici), en est un parfait exemple : il n’impose jamais rien, laisse les musiciens jouer ce qu’ils ressentent, mais se montre d’une grande exigence sur ce qu’il ne veut pas entendre. D’autres, parmi les plus grands, ont adopté cette même attitude.

– Comment mettre en œuvre l’interplay ?

Déjà, un contact visuel est nécessaire pour communiquer. L’écoute et le silence (jouer du silence) sont essentiels, comme dans tout rapport humain.
Créer un langage collectif où chacun se transforme sans se perdre : un défi.
Se placer humblement au service des autres, jouer pour faire sonner les autres.
Une magie qui apparaît avec les bonnes personnes, douées d’un bon état d’esprit, sans autre critère.
Choisir les notes à jouer en fonction de celles que jouent les autres.
Il n’y a pas à l’organiser ni à l’arranger ; il faut lui laisser de l’espace.
Oublier les années de technique pour traquer l’instant, c’est toucher à la métaphysique, à la spiritualité.
Il faut de l’expérience, de la confiance mutuelle, de la complicité, le sens du timing et de l’humilité.
Une véritable écoute pour répondre naturellement aux idées musicales des autres.

– Comment concevez-vous l’improvisation ?

Un équilibre sur un fil qui nous tire et nous emmène là où la musique veut aller ; c’est elle qui décide.
Chercher un « inouï » à renouveler pour qu’il le reste ; s’il ne vient pas, se contenter du sensible, de l’intelligence et de l’humain. Un langage mystérieux qui change sans cesse, qui offre et dissimule, qui permet d’entrer en contact avec quelqu’un dont on ne connaît ni la langue ni la culture.
Ne jamais oublier l’humilité dans son positionnement parmi les autres.
Une prise de risque… et une envie de s’amuser ; tant pis pour les ratages, c’est de la vie. La virtuosité n’est pas indispensable, sinon dans l’écoute.
Accepter les erreurs en prenant des risques : « Si vous faites une fausse note, rejouez-la jusqu’à ce qu’elle fasse partie de votre discours. » (Miles Davis.)
Juste être ce que l’on est, dans un mélange de déconcentration paresseuse et de désinvolture intense.
Une histoire à raconter, avec un début et une fin. Un rituel spirituel jusqu’à la transcendance.
Tension et détente, don et abandon, mesure et démesure, sagesse et folie.
Jouer le plus simplement possible, ce qui est très difficile ; donner de la beauté au monde et, si possible, le rendre plus beau.
Ne penser à rien, l’esprit libre (version zen), un vide attentif, un silence intérieur pour accueillir ce qui peut advenir.
Une liberté à travers la discipline, une éducation de ses instincts.

– La relation entre la composition et l’improvisation ?

Il paraît assez évident que l’improvisation est de la composition dans l’instant, et la composition une improvisation qui prend son temps, tout son temps. Les deux faces d’une même médaille.

– Que se passe-t-il au moment de l’improvisation ?

L’oubli de soi, avec un contrôle simultané.
Une disponibilité totale, des idées que l’on observe avec distance.
Un équilibre entre le poétique (l’ouverture de l’imagination) et l’essentiel (l’accumulation des techniques musicales mises au service du bien commun), d’où découle une joie absolue.
Certaines décisions de jeu sont conscientes, d’autres non…
Penser au thème, aux musiciens à ses côtés, à la qualité de l’improvisation, au tempo.
Une lutte contre le mauvais goût et les facilités. Ne pas (se) mentir ni se répéter. Ne pas avoir peur d’être généreux.
Sans s’abstraire de la masse des musiques entendues, travaillées, jouées, vécues, mettre cette mémoire sous clé. La pensée consciente est inutile et dangereuse. La musique nous traverse ; nous ne sommes que des récepteurs-transmetteurs. C’est l’énergie du moment qui guide : les gens, le son, les sons, l’acoustique… Suivre le flux de cette énergie.
Se trouver, comme un funambule, dans une réalité parallèle : c’est très mystérieux.

Qu’est-ce que le jazz ?

On l’a vu, il n’y a pas de définition absolue du jazz, seulement des approches personnelles. Certains en ont une idée, d’autres s’y refusent.
Musique d’esclaves qui s’expriment, souffrent, luttent, rient et pleurent. Des instruments et des cultures européennes s’immiscent ; les Blancs récupèrent le mouvement, mais ce sont les Noirs qui ont le blues…
Une musique d’émotions que le « Blanc » a appelée « jazz », la jugeant inférieure. Le mot viendrait de jass (« baiser », « foutre le bordel »). Un mot de Blancs pour une musique noire, inventé pour permettre aux disquaires de distinguer leurs bacs et de mieux vendre cette musique.
Des images d’Épinal qui ont fait long feu. Finalement, c’est une étiquette qui limite, réduit et appauvrit. La réalité est plus complexe. D’ailleurs, y a-t-il une vérité, hors la vision, étroite ou large, de chacun ? Ce sont toujours « les autres » qui décrètent ce qui est du jazz… ou non.

… C’est aussi :
L’art d’être ensemble, de créer en s’écoutant, avec les autres et avec les auditeurs.
Une attitude musicale et personnelle, marquée par l’improvisation, avec ou sans règles.
Plus qu’une musique de répertoire, c’est un feeling, un concept, une approche, une attitude, une façon de vivre.
La première expression multiculturelle.
La musique est un art qui crée du présent.
Une musique enracinée dans la nuit, dans le noir, mais qui apporte de la chaleur, de la lumière.

Miles Davis préférait parler de blues.
Comme le swing, un mot impossible à définir. Saint Augustin disait à propos du temps : « Si j’y pense, je vois très bien ce que c’est, mais s’il me faut l’expliquer, je ne trouve pas les mots. »…
Une musique trop évolutive pour être définie.
La musique de jazz, c’est la joie, mais aussi une force spirituelle et politique. Ce n’est pas un style, c’est une pratique de la liberté.
Ce qui permet aujourd’hui de considérer qu’une musique relève du jazz, c’est qu’elle laisse une place à l’improvisation.
Un mouvement fondamental et nécessaire dans l’histoire de la musique, aussi révolutionnaire et combatif que poétique et politique.
Humanité et fragilité, esprit de liberté et d’indiscipline.
C’est l’audace. Un art de vivre, une pratique spirituelle.

« La musique est la force de guérison de l’univers. » (Albert Ayler.)

Une discussion à plusieurs où tous peuvent parler en même temps sans que cela crée de problème.

Le mot est devenu le fédérateur de batailles de clochers : ceci est du jazz, ceci ne l’est pas… Chacun reste attaché à ses certitudes en se bouchant les oreilles. Certains pensent encore que le jazz est une musique de danse… tant pis pour le jazz moderne. Il y a toujours deux camps qui se font la guerre ; c’est sans doute un trait français. Les Américains ont davantage de facilité à sortir des catégorisations qui divisent.

Lors d’une soirée mémorable réunissant un florilège d’ensembles prestigieux sur trois scènes qui se succèdent, le Monsieur Loyal incarné par Claude Nougaro s’adresse au dernier intervenant, Miles Davis. Échange entre les deux géants aux voix inimitables :
Monsieur « Dévisseu », dites-nous un mot sur le jazz.
Je vais vous en dire quatre : Louis Armstrong. Charlie Parker. Maîtrise du blues et de l’instrument.
La messe est dite, la boucle est bouclée.

Un bon gros bouquin plein de jus qui, au fil des rencontres avec tous ces merveilleux artistes, modèle et bouscule nos idées reçues, nous conforte autant qu’il nous contrarie… Un délice !

Chez : Frémeaux & Associés

Par Alain Fleche