Catherine Delaunay – L’Homme des Damps

Rencontre d’une musicienne impressionniste et d’un écrivain transgressif

Catherine Delaunay : Clarinettes, Cor de Basset, Scie, Sable, Claps, Voix, Boite à Musique, Percussions, Direction, Compositions / Nathalie Richard : Voix / Nathan Hanson, Angèle Richard, Sylvia Cornet, Pierre Tenne, Véronique Joly : Sax ténor / François Corneloup, Pascal Van den Heuvel, Jean-Pierre Joly : Sax Baryton / Tony Hymas : Claviers / Hélène Labarrière , Guillaume Séguron : Contrebasse / Davu Seru : Batterie / Pierrick Hardy : Guitare / Marie-Suzanne de Loye : Viole de Gambe / Christophe Morisset : Serpent, Sacqueboute, Soubassophone / Timothée Le Net : Accordéon Diatonique / Laurence Abramosky : Flûte piccolo, Voix / Jean-Christophe Deluen : Flûtes, Voix / Carine Richard, Vanessa Coq, Martine Brachet, Dominique Sage, Christelle Raffaëlli : Clarinette, Voix / Jean-François Payrat : Sax Soprano, Voix / Ulysse Poisson, Rachel Annand, Léon Olivier, Emma Coding : Sax Alto, Voix / Angèle Richard, Sylvia Cornet, Pierre Tenne, Véronique Joly :  Sax Ténor, Voix / Christian Husson, Elliot Poisson, François Jaeger, Adrien Rouziès, Laurent Georget : Trompette, Voix / Serge Kieffer, Olivier Thomas, Marie Cathala : Trombone, Voix / Lison Deluen : Mélodica, Voix / Alexis Coppalle : Soubassophone, Voix / Sébastien Gariniaux, Mike Annand : Banjo, Voix / Claire Marion, Simon Morelle : Grosse Caisse, Voix / Riverdog (Léo Remke-Rochard : Électronique, voix / Jack Dzik : Batterie, Percussions) / Laurent Dehors : Clarinette, Contrebasse / Louise Jallu : Bandonéon / Régis Huby, Jacky Molard : Violon / Guillaume Roy : Alto / Sylvain Lemêtre : Percussions /

La guinguette à Pépée

À Minneapolis : Erik Fratzke : Guitare / Anthony Cox : Contrebasse / Cory Healey : Batterie

Jean Rochard : Production artisanale

Un incroyable projet qui demanda près de trois ans de gestation.

Tout commence par la découverte de 4 tableaux de Camille Pissaro au détour d’une page d’un bouquin sur l’impressionnisme intitulés : ‘Jardin d’Octave Mirbeau aux Damps’. Tilt ! Catherine a quitté sa Bretagne originelle et habite aux Damps depuis un moment, le rapprochement entre le titre de ces toiles et le nom de la salle des fêtes locale : ‘Salle Octave Mirabeau’, fait étonnant en soi que de donner à ce bâtiment de réunion communal le nom d’un auteur aussi engagé qui écrivit -entre autres- ‘Le Journal d’une femme de chambre’, imprimé dans la mémoire de tous cinéphiles, ‘Les Affaires sont les affaires’ pour le théâtre, des pamphlets toujours d’actualité (‘La grève des électeurs’), de nombreux romans (près de 130 volumes) dérangeants, à la plume caustique mais littéraire, et surtout d’innombrables critiques et chroniques principalement de peinture dont il est amateur averti, mais aussi de sculpture, musique, dont il défend toutes les avancées contre le conservatisme (de toutes époques et de rigueur). Il est aussi l’anarchiste, considérant,avec Élisée Reclus (et Thoreau), ‘qu’il n’y a d’avenir pour l’homme sans le respect pour la nature’, (premiers pas écologique subversif en ces temps d’expansion industrielle ?). Il conchie l’esprit bourgeois, la religiosité, les médailles et le fait militaire, le colonialisme, le racisme, la peine de mort et les accusateurs de Dreyfus (à cette époque, Guillaume Apollinaire appelle son ami : « Le seul prophète de ce temps »).

Ce rapprochement donc, et celui que l’on perçoit entre l’esprit de ‘l’homme des Damps’ (il vécut 4 années dans une maison située à quelques mètres de celle de Catherine) et celui de l’artiste contemporaine (130 ans de distances n’en altérant rien), rendent le projet inévitable. Premières émotions de ces coïncidences passées, on farfouille dans l’œuvre prolixe de l’ancêtre libertaire, et Jean (Rochard) est chargé de solliciter le spécialiste tous terrain d’Octave  Mibeau : Pierre Michel, auteur d’une thèse universitaire à rallonge (sur 55 ans), fondateur et directeur de la ‘Société Octave Mirbeau’ puis de ‘l’association internationale des amis d’ O.M’ (qui ont pu exhumer de nombreux textes réhabilitant la mémoire du légendaire personnage et du travail colossal qu’il produisit dans la presse et dans sa correspondance personnelle qui éclairent l’importance du rôle qu’il joua dans l’histoire du journalisme, de la littérature et des beaux-arts), qui allait permettre d’explorer avec discernement et logique, de façon exhaustive, l’œuvre du Maître libertaire, et d’en tirer les pièces qui seront illustrées musicalement sur les deux galettes qu’offrent cet l’album.

Giverny n’est pas très éloigné de Damps, Claude Monet et Octave se fréquentent régulièrement, C’est aussi un proche de Stéphane Mallarmé, Auguste Rodin, Paul Gauguin, Paul Cézanne, Camille Claudel… se prend de passion pour Vincent van Gogh, défend Ravachol, a l’estime de Tolstoï, se réclame de la filiation de Pissarro …

Son écriture est souvent rythmée, musicale, il apprécie César Franck, Claude Debussy, Emmanuel Chabrier …

Il se lie avec Alphonse allais, Aristide Maillol, Alfred Jarry, Sacha Guitry…

Autant dire qu’il est capable de parler d’art, en connaissance de causes !

« La beauté d’un objet ne réside pas dans l’objet, elle est toute entière dans l’impression que l’objet fait en nous, par conséquent elle est en nous ».  Et toc !

« Je ne suis qu’un pauvre homme, qui va dans sa vie, tâchant se voir, de sentir, de comprendre et d’aimer des choses dont vous ne soupçonnerez jamais la beauté, et dont il vous suffira de savoir qu ‘elles sont en ré mineur, ou en sol ou en do ». Re-toc !

Forte de discussions acharnées, de rencontres ciblées, d’avoir éplucher l’œuvre monumentale et en avoir saisi l’esprit (proche du sien) d’Octave Mirbeau, Catherine Delaunay pense à une suite, plus dans le sens de volonté de bon voisinage que d’hommage, qui oscillera aussi, comme les textes choisis, entre impressionnisme et expressionnisme. Mais comme elle écrit habituellement en fonction des musiciens retenus, reste donc à solliciter ses amis, anciens et nouveaux, connaissances et rencontres récentes, convoquer le banc et l’arrière banc, trouver une ‘fanfare ouvrière’ pour restituer l’ambiance ‘Dimanche au bord de l’eau’ avec chemises banches aux manches retroussées pour déboucher les ‘litrons’ et faire danser les belles en robes à fleurs remontées pour patauger au bord de la rivière et affrioler les jeunes hommes…,  des sons exotiques qui accompagnèrent Paul Gauguin à Tahiti… Et puis une idée de Jean Rochard en séjour aux usa : établir l’universalité du message de l’écrivain en enregistrant de ce côté-ci de l’Atlantique ! Sitôt dit sitôt fait, il trouve trois musiciens à Minneapolis à la hauteur du projet, Catherine arrive avec partitions et clarinette, et on met en boite deux titres de ce groupe éphémère qui vont s’incorporer naturellement dans l’ensemble du projet initial.

En tout : plus de 50 musiciens vont participer à l’aventure. C’est beaucoup ! Ce n’est pas trop ! Chacun a sa place et se révèle indispensable, et cela permet toutes les géométries possibles : solo, duo, trio, jusqu’à 34 participants sur deux morceaux intitulés ‘Octave Mirbeau’ !

Il ne fallait pas moins de deux disques bien tassés pour présenter 35 compositions de quelques secondes à plus de six minutes.

L’emballage est à la hauteur du concept : magnifique livret d’une centaine de pages détaillant l’environnement, les personnages, les titres, interprètes et textes des chansons, un texte de Pierre Tenne, un autre de Pierre Michel, un de JR, tout ça parsemé de photos récentes et anciennes, de reproductions de toiles et dessins d’amis d’Octave, de superbes illustrations de Nathalie Ferlut, une bibliographie sélective de l’Homme’…  Une somme !

Plusieurs titres sont enregistrés dans le salon de Catherine, au plus près du sujet (unité de lieu) et dans la douce quiétude de l’intimité normande ! D’autres ‘chaussonniers’ (ouvriers locaux dont les grèves eurent leur importance dans le décor de l’époque), dont quatre studios et mixeurs sont utilisés. 

Les 1ères notes, enlevées, sautillantes, ponctuées du piano de Tony Hymas et de l’anche de François Corneloup, peuvent rappeler les grandes heures de ‘Ursus Minor’ (?). Mais le ‘choc’ vient de la voix de la comédienne Nathalie Richard, douce, chaude et juste, articulée, et précise, au ton bien particulier, qui nous fait découvrir la beauté des environs à travers la prose poétique d’Octave, promenade et pensées prolongées d’un instrumental (en duo) plein de charme et d’élégance sur le même sujet où l’on croise Pissaro faisant quelques pas dans le jardin d’Octave, puis une ‘image de Monet’, ‘le ciel de  van Gogh’, puis , pour entrer de plein pied dans le monde polymorphe, dans la dense pensée de l’auteur : ‘La java noire de Jean Tartas’ avec citations de Piotr Kropotkine… un brûlot anarchiste ! (Piano à bretelles de rigueur)

Vingt secondes du 1er ‘Octave Mirbeau’ : brouhaha contrôlé de voix multiples et instruments en goguette…

Tous les titres méritent une écoute attentive, bien entendu, mais aussi d’être commentés. Manque de place, crainte de lasser le lecteur… Concentrons-nous sur les temps forts, y en a-t-il de faibles ??? pas un ! 

‘J’aime tous les révoltés’, avec Riverdog, ‘on est là, on est là’. Le ton est donné, le poing brandi, en avant peuple opprimé !

‘Pour Sébastien Roch’ : Un roman autobiographique sur un viol par un jésuite qu’il subit…  Une horreur difficilement franchissable. Du coup, les curés il n’aime pas trop. Solide chorus de Erik Fratzke.

‘Ravachol 1er mai 1892’ : « Le vieux monde meure sous le poids de ses propres crimes ». Autre chose à dire plus de 130 ans plus tard ?

Un texte anonyme : ‘La chanson du père Duchesne’, dans la veine de François Villon, ponctué d’exclamations anti-cléricales. « Nom de Dieu ». Chanson chantée par Ravachol en montant sur l’échafaud… la guillotine a coupé le dernier couplet. Revigorant et jouissif ! Les musiciens semblent n’en faire qu’à leurs idées… mais la clarinettiste veille ! Catherine a fabriqué la boite à musique avec l’air de la chanson.

Le second disque ouvre à nouveau sur le ‘…jardin d’Octave’, un duo baryton-clarinette-percus imprégné de blues, genre ‘work song’ plein de sensibilité rauque, émouvant.

Extrait du ‘Journal…’, la famille bourgeoise, amputant leurs enfants de leurs propres intuitions, imposant goûts et fonctions…

‘À propos de l’épidémie’. Prose ironique, caustique. Pas d’hôpitaux, ni conseils, ni soins, ni crédits, ni eau… Les gens meurent. (Et aujourd’hui !)

À mi-chemin entre l’impro collective et direction libre : ‘Paysage d’hivers’ 34 voix crient : ‘Octave Mirbeau’.

Pissarro à nouveau dans le jardin… semble un peu perdu, rêveur, un choix ?!

Critique d’une œuvre de Monet. Subtile, évanescente, portrait de femmes fantomales, évoquant certains poèmes de Mallarmé, lequel inspire le morceau suivant, volutes de fumées lentement tourbillonnantes, nappes vaguement nonchalantes tendues d’accords et notes de guitare voluptueux…

Pour ‘Les îles de Paul Gauguin, un violon, des percussions, la clarinette discrète et joyeuse et un enregistrement anthropologique de 1923 sur cylindre de cire…, plage, douceur de vivre, soleil et brise.

Une trentaine d’instruments, un son suranné d’orchestre de kiosque ancien pour ‘Les renouvellements ouvriers’

Marche triste qui s’allonge, s’effiloche, avec les américains de Minneapolis sur ‘Les abandonnés’

Réflexions sur le temps qui déforme la mémoire, où chaque acte passé s’enfouissent sous une multitude de petites tombes… ‘Au palais’

Et puis bien d’autres chansons, évocations respectueuses et fulgurances de révoltes… Tout cela peut paraître confus, brouillon, mais non, la suite des airs variés est cohérente, s’enchaînent sans accroc, les pièces s’éclairent les unes aux autres, s’emboîtent comme les pièces d’un puzzle jamais fini, se construisant jours après jours de nouvelles pensées, nouvelles lumières, nouvelles compréhensions…

De quoi découvrir ou relire l’écrivain toujours présent, dans notre présent, et de continuer à suivre le parcours de la clarinettiste si intensément actuelle. Bravo Madame, et merci !

Par Alain Fleche

Label Nato

https://natorecords.bandcamp.com/album/lhomme-des-damps