Vincent Courtois – Robin Fincker – Daniel Erdmann – Lines For Lions

VINCENT COURTOIS : Violoncelle
DANIEL ERDMANN : Sax Ténor
ROBIN FINCKER : Sax Ténor, Clarinette

Un trio atypique qui tourne depuis 12 ans (on l’a entendu en 2024 chez l’ami Bruno Tocanne au festival ‘Jazz à Trois-Palis), 5 disques au compteur, avec un son bien particulier, il nous propose aujourd’hui d’engager son évidente complicité au service du jazz ‘West-Coast. Un trio formé à l’initiative du violoncelliste, dont on ne présente plus le parcours impressionnant dans le jazz libre, avec le ténor de ‘Das Kapital’, ‘Velvet Underground’ et d’autres formations aussi passionnantes que nous connaissons bien  et dont nous prenons un vif plaisir à retrouver le son à la fois doux et acide, lyrique et à fleur de rage contenue, et puis, peut-être moins entendu, Robin Fincker, un français qui a passé plus de 10 ans en Angleterre se confronter avec Evan Parker, John Greaves, Bill Frisell, Paul Rogers… avant de poursuivre ses recherches de constructions sonores en rencontrant : Benoit  Delbecq,  Julien Desprez, Sylvain  Darrifourcq, rejoignant le Surnatural Orchestra ou l’ONJ, entre autres… de sérieuses références qui nous ont fait apprécier  sa fougueuse virtuosité en création permanente dans une liberté stylistique où se mêlent jazz, musiques improvisées, et autres musique ‘folk’ ou ‘trad’.

Exploration, hommage à un amour (inassouvi ?) de jeunesse, le titre de l’album, le visuel de la jaquette et la musique composée nous renvoient au style ‘West-coast’ … réactualisé.

Le titre relie le projet à la composition de Gerry Mulligan : ‘Lines for Lyons’, dédié au DJ célèbre de la baie de ‘Frisco’, fondateur du fameux festival de ‘Jazz à Monterey’ en 1958 qu’il dirigea jusqu’à sa mort en 1992.

Pour la photo de pochette : un ciel lumineux mais chargé de nuages, des palmiers assombris par la prise en contre-jour… nous sommes bien en pays de cocagne ‘côte ouest’ des USA, sauf que ce lieu de détente revendiquée cache le côté sombre des déchirures d’un jazz intérieur et trouble, introspectif derrière sa chaleur apparente.

Une espèce de désolation pourtant parfois enjouée qui ramène au trio ‘Guiffre-Bley-Swallow’, fer de lance du jazz ‘cool’ parti de la tradition jazz, enrichie d’inventivité moderne pour créer un style particulier où se sont engouffrés les musiciens Chico Hamilton, Stan Getz, BuddyColette, Lee Konitz en illustrant une musique détendue, bercée par l’océan pacifique, aux configurations originales qui faisait pendant au courant tempétueux du ‘Be-Bop’ en vogue de l’autre côté du pays.

C’est pourtant sur un rythme vif et rapide que démarre le disque, genre ‘Be-Bop’, sans batterie ni instrument harmonique, comme souvent dans la musique de ce côté-ci des Rocheuses. Un riff à enflammer les clés qui laisse vite la place à son exploitation nerveuse par les soufflants sur le violoncelle assurant un walking basse précis et spacieux. ‘Alone in fast lane’.

Le 2ème titre est plus mystérieux, onirique. ‘Mulholland coffee break’. Qu’est-ce qu’on prend ? Parti pris de liberté avant d’attaquer un thème flou et lointain, une musique de film noir ?

Intro de clarinette rêveuse qui finit par lâcher l’ébauche d’une chanson que soutiennent et enrichissent les autres tiers du trio avant de partir chacun dans l’exploration de ce cours exposé, à sa propre vitesse, mais ensemble. Le violoncelle induit un élan bluesy, fondant, et repris. ‘there and then’.

‘Finally Giovanni’ nous rapproche du son ‘Getz-Baker’, et du sens de la composition de Mulligan. De brèves phrases qui se croisent, s’emmêlent, se déchirent, et, bien sûr, se rejoignent.

De plus en plus abscons, introspectif, réfléchi, ‘Seven lines for old mediums’, encore une illustration musicale pour images sombres ? … Les médiums renvoient à des évocations de vieux fantômes aux contours incertains…

‘Lion’s Den’. Clins d’œil évocateurs aux créateurs de la nouvelle musique de l’ouest tout en recherche, un tutti de vents ciselé apparaît, encore sur un walking rapide et rassurant qui se transforme en solo inventif et précis, puis…free ! Ensemble ! Encore des lignes de feu en tutti qui nous laissent pantelant en final.

Presque triste ce morceau. ‘Adios body (Hellop souly)’. On oubli le corps et ses exploits, reste l’âme… et sa folie, qui va s’organisant en créations d’images improbables d’ombres et de lumières. Pizzicato lyrique,serein et détendu, arpèges… sur chorus de sax’s simultanés d’où se détachent bien la particularité du son de chacun des 2.

Sautillant, malicieux, facétieux, le voyageur clandestin du train a mis son nez rouge : ‘Hobo clown’. Pour se cacher ? Pour rigoler ? Le violoncelle saute d’un rail à l’autre, pendant que les vents se mêlent à l’air qui frappe les visages et traduisent le paysage du grand ouest en mouvement.

Des références musicales, littéraires, cinématographiques pour en extraire un univers original, personnel et intime donnant une nouvelle optique à ce trio bien soudé très inventif et attachant, revitalisant un style passé sans nostalgie et le prolongeant dans un présent sans cesse actualisé.

Par : Alain Fleche
Chez : La Buissonne

https://labellabuissonne.bandcamp.com/album/lines-for-lions